Dépêches


La Croix des Assassins
Sortie le 5 juin 2008

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Dernière mise à jour

le 17/07/08
Carnet de voyage à Salvador de Bahia
Episode 1

Dialogues

Secte, ésotérisme, Franc-Maçonnerie


J.R. : Décidément les journalistes ont trouvé un nouveau cheval de bataille ! L’ésotérisme, devenue une denrée littéraire, conduirait tout droit à l’enrôlement aux sectes. C’est d’ailleurs aussi une crainte des maçons. Pour une fois que journalistes et frères se rejoignent ! Il est vrai que l’on peut se poser quelques questions…
A force de fantasmer sur un enseignement secret gardé par des initiés, on en devient peut-être plus réceptif à une parole plus trouble encore, plus sectaire…


E.G. : Oui mais pour une minorité de gens, probablement plus influençables ou vulnérables à un moment de leur vie. Sur l’immense majorité de gens qui s’intéressent à l’univers ésotérique, lisent les ouvrages consacrés, dévorent les thrillers ésotériques, combien vont ensuite tomber dans les bras d’un gourou ? Une infime fraction ou cela voudrait dire qu’en France quatre millions de lecteurs du code Vinci vont gonfler les rangs des sectes qui ont pignon sur rue. C’est ridicule. On se souvient peu que dans les années 70, les grandes collections de livres ésotériques, les bouquins à couverture noire des Chemins de l’étrange chez Robert Laffont et les petits livres rouges de l’Aventure mystérieuse chez J’ai lu se vendaient à des dizaines de milliers d’exemplaires. Tous ces lecteurs n’ont pas pris leur carte de l’Ordre du temple solaire. Un mécanisme d’esprit critique se met en place, les gens peuvent être séduits par le légendaire des Templiers ce n’est pas pour cela qu’ils vont s’acheter une cape blanche et faire tournoyer une épée dans les bois !
Le thème de l’alchimie est très populaire chez les lecteurs d’ésotérisme ; vont ils pour autant transformer leur cuisine en laboratoire du Moyen-Âge et y faire cuire du plomb à feu doux pour le transformer en or…


J.R. : Non, d’autant que toi comme moi avons lu ces livres, à l’orée de l’adolescence sans pour autant tomber en pamoison devant le premier gourou venu. Pour autant j’en ai gardé une empreinte profonde, comme une vie secrète, clandestine opposée à la profane : celle du lycée, de la famille…


E.G. : Rétrospectivement, je vois cela comme une sorte de poésie teintée de fantastique. Ces livres avaient un point commun, ils instillaient une dose de mystère dans un univers trop bien ordonné. Je me souviens d’un livre de Jacques Bergier, l’un des co-auteurs du Matin des Magiciens, et qui s’appelait je crois « les livres maudits », j’ai dû lire ça vers 15 ans, c’était fascinant, des manuscrits mystérieux, qui réapparaissaient au fils des siècles. Je prenais ça pour argent comptant. Maintenant ça m’amuse. Je pense aussi à un autre livre « La lance du destin », où il était question de la légende la lance de Longinius, ce centurion romain qui aurait percé le flanc du Christ. Selon cet ouvrage, celui qui possède cette lance peut dominer le monde et d’expliquer qu’Hitler l’avait eu… Il y avait tous les ingrédients pour faire un thriller. Je crois d’ailleurs avoir vu passer un roman là dessus.


J.R . :A l’époque, personne ne pensait à écrire des romans, ayant une base ésotérique comme intrigue. On ne publiait que des documentaires, ça donnait un côté sérieux comme les livres de Gérard de Sède sur les Templiers et les Rose Croix. Pour autant à la relecture…


E.G. : Et puis, on a laissé tomber, on a mûri, on a trouvé ça ridicule on s’est intéresséà d’autres choses. C’est pour ça que le raccourci ésotérisme-secte me paraît un peu facile.


J.R. : Pour autant le personnage d’Anaïs montre bien que le piège sectaire est réel et leur discours efficace. En particulier sur la génération qui est passée par l’Université. Sans doute, parce qu’on a trop longtemps refoulé le sacré.


E.G. : Oui, son personnage représente l’adepte type, ordinaire, qui rentre dans un groupement spirituel pour trouver un sens à sa vie et qui se retrouve happée dans un piège. Il y a quelques années, j’avais enquêté sur certains groupements sectaires pour mon journal. J’avais rencontré d’anciens adeptes et j’en avais tiré quelques observations. La secte pourrait être à l’ésotérisme ce que représente l’intégrisme aux grandes religions monothéistes. A partir du moment où la personne va perdre tout repère social, famille, travail, amitiés, où seul ne comptera que la recherche d’un absolu, rendant la vie quotidienne sans intérêt une frontière est franchie. Le basculement se fait de façon insidieuse mais réelle. Je pense qu’il faut cinq conditions nécessaires.

Un : une frustration dans sa vie personnelle.
Deux : la croyance en une puissance supérieure, cachée, magique ou spirituelle, en tous les cas n’appartenant pas au rationnel et qui pourrait nous aider à surmonter nos difficultés quotidiennes.
Trois : la rencontre avec un enseignement qui promet l’accès à des pouvoirs hors de portée des gens ordinaires.
Quatre : la rencontre avec un gourou, un chef spirituel, qui établira un rapport de domination en promettant de livrer cet enseignement.
Cinq : la création d’une subordination financière et affective.

L’adepte donne une partie de ses revenus à la secte, perd tout esprit critique, et occupe une partie grandissante de son temps à participer à cet enseignement.


Ces cinq conditions réunies forment le socle nécessaire pour un glissement total vers un conditionnement. Il n’y a rien de nouveau, beaucoup d’experts en mécanismes sectaires ont décortiqué ces pratiques

Pour le personnage d’Anaïs, je me souvenu d’une ex adepte qui s’en était sorti. Elle m’avait expliqué qu’avant de rejoindre sa secte elle se considérait comme quelqu’un de transparent, personne ne faisait attention à elle. Elle avait un travail insipide, peu d’amis, et vivait en solitaire à Paris. Elle se sentait vieille avant l’heure. Un jour elle a rencontré les représentants de cette secte qui lui avaient fait comprendre qu’elle était quelqu’un d’important, qu’elle avait une mission sur Terre. Le sous-gourou était charmant et elle est tombée dans le piège. Mais à posteriori elle m’a expliqué qu’en fait ce n’était même pas l’enseignement spirituel le plus important. C’était le contact affectif, « j’avais l’impression de faire partie d’une grande famille, ils me disaient qu’ils m’aimaient bien, que j’étais formidable. » Ces paroles « on t’aime bien, tu es formidable », répétés semaine après semaine, elle s’en souvenait avec émotion et reconnaissait en même temps que ce n’était pas sincère mais une technique d’endoctrinement.
Elle est tombée dans le piège… Cette rencontre m’avait marqué. Mais encore une fois, pour revenir à notre sujet je trouve que les procès en sorcellerie contre les personnes attirées par l’ésotérisme sont un peu primaires.


J.R. : Pourquoi ?


E.G. : Parce qu’il existe une donnée fondamentale dans notre société et qui s’appelle la tolérance. Personnellement, élevé dans la tradition chrétienne mais ne pratiquant plus depuis longtemps je reste ouvert à toutes les croyances à condition qu’elles soient pacifiques et qu’on ne veuille pas me convertir. Si certains croient à l’existence du graal, de forces telluriques, de l’influence de planètes, c’est leur univers. Les dogmes des grandes religions, tels que la résurrection des corps au jugement dernier pour les chrétiens doivent sembler tout aussi irrationnels mais je n’irais jamais me moquer des fidèles qui y croient dur comme fer. A l’inverse, les grandes sectes se réclament abusivement des droits de l’homme pour qu’on évite de mettre le nez dans leurs pratiques. Il est affligeant de voir certains de ces groupements qui amassent des fortunes colossales sur le dos d’adeptes corvéables à merci et osent brandir la déclaration des droits de l’homme.


J.R. : Tu as des noms ? 


E.G. : J’ai eu, il y a quelques années des procès en diffamation, comme nombre des mes confrères. Par exemple, le seul fait d’accoler le mot secte à l’un de ces groupes t’expose à une diffamation… A l’époque j’avais remarqué, comme d’autres que parmi les acteurs de la lutte anti sectes, on trouvait beaucoup de maçons. L’un des anciens patrons de la mission interministérielle, sous la gauche, était du GO. L’un des pourfendeurs les plus acerbes des sectes, un journaliste d’un hebdo, qui a sorti de nombreux scoops dans ce domaine, était aussi de la même obédience…
Je me suis souvent posé la question qu’est ce qui différencie la franc-maçonnerie d’une secte qui aurait réussi ?


J.R. : C ’est tout simple. Les sectes ne réussissent jamais ! Et ce n’est pas une boutade, on ne peut pas viser à l’universel quand on restreint l’esprit humain, quand on le conditionne au lieu de le libérer. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que le personnage de Dionysos est un ancien maçon, les sectes détournent la méthode symbolique pour enfermer leurs adeptes dans un monde clos de significations. Ce n’est pas le but de la maçonnerie qui, elle, utilise la diversité des symboles, pour en montrer la relativité.


E.G. : Pourtant quand on découvre vos rites on trouve des ressemblances communes. Le goût du secret, les symboles ésotériques qui tapissent les murs de vos loges ?


J.R. : La mise en scène est une nécessité si on veut provoquer une prise de conscience. C’est d’ailleurs l’origine du théâtre : la « catharsis », la purification des passions. Quand on rentre dans l’enceinte d’une loge, on quitte le monde profane pur un autre univers, on quitte aussi la personne, l’ego que l’on subit. La différence avec les sectes, c’est que l’on ne vise pas au changement de personnalité, on offre simplement la possibilité un autre point de vue sur soi-même. Chacun ensuite réagit à sa guise.


E.G. : Mais vous aussi vous pratiquez une hiérarchie un peu comme les sectes. Vous avez des maîtres, des grands maîtres, des hauts grades, des gens à qui tout nouvel initié doit obéir…


J.R. : A la différence des sectes, l’obéissance est d’abord une discipline intérieure librement consentie. Par exemple l’apprenti, le premier grade, n’a pas le droit de parole en loge. Une quasi ascèse, mais qui permet d’apprendre à écouter. Pour moi, qui est la parole au bout des lèvres, ça parfois été un quasi supplice. Pourtant, j’en ai retiré une approche différente de mon dialogue actuel avec autrui.


E.G. : On ne m’ôtera pas de la tête que l’initiation dans un cabinet noir avec une tête de mort n’est pas forcement quelque chose de sympathique…


J.R. : si c’est la confrontation avec la mort : le grand tabou de notre époque, qui a tout démythifié. On meurt en sourdine aujourd'hui, entubé au fond d’un lit d’hôpital, sans pouvoir comprendre ni ressentir cet ultime rite de passage. Et puis pour accéder à une vision symbolique de l’univers comme de sa propre vie, il faut savoir « mourir » à ses propres préjugés, ses certitudes si bien ancrées.

Fin provisoire de l’échange


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