Dépêches


La Croix des Assassins
Sortie le 5 juin 2008

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Dernière mise à jour

le 17/07/08
Carnet de voyage à Salvador de Bahia
Episode 1

Dialogues

"Le Trésor de Renne"



On nous demande souvent d’où vient notre intérêt pour l’ésotérisme. A chaque fois nous répondons par la même phrase un tantinet énigmatique: « Oh ! Ca remonte à loin" Et en général, les journalistes en restent là, supposant pour moi que mon engagement maçonnique est déjà fort lointain et pour Eric qu’il s’agit une curiosité de jeunesse.

A la vérité, il n’en est rien, notre intérêt pour l’occulte a jailli d’un coup à la lecture d’un livre qui a enchanté et bouleversé notre adolescence : L’Or de Renne de Gérard de Sède.

Je me souviens encore quand une de mes grands-tantes, alors que j’approchais de mes quatorze ans, m’avait offert un billet de cinquante francs – en 1978 - avec pour louable mission d’acquérir des livres. Sans doute, pensait-elle, que j’allais acheter quelques classiques et que ma culture générale s’en porterait mieux. Douce illusion ! Dès que je franchis la librairie de province – j’étais alors en vacances - je fus happé par une rangée de couvertures rouges flamboyantes comme la pomme de pêché. Parcourant les titres, je crus découvrir un continent perdu : tous les secrets les mieux dissimulés de l’Humanité s’offraient à moi pour quelques francs à peine. Je n’achetais pourtant ce jour là que deux livres, tout hébété par la promesse de leur couverture : dans l’un, Les Templiers sont parmi nous, un homme, Roger Lhomoy avait découvert, à Gisors, la cache secrète des Templiers, dans l’autre, L’or de Rennes, un simple curé d’une paroisse perdue dans l’Aude avait mis la main sur un trésor fabuleux qui avait traversé la nuit des temps.

Si longtemps, j ‘ai rêvé de Roger Lhomoy et de ses fouilles souterraines sous le donjon de Gisors, c’est l’épopée de l’abbé Saunière qui a émerveillé tout mon été. Car sitôt, tournée la dernière page, je m’emparai d’un calque et traçai mes premières figures cabalistiques sur la copie crayon gras de l’épitaphe de Marie de Blanchefort. Tout le mois d’août y succomba. Je m’initiai aux subtilités des codes, découvris l’histoire secrète du Razès, m’enthousiasmai pour les subtilités linguistiques de l’abbé Boudet et classai définitivement Gérard de Sède au Panthéon des grands initiés de l’occulte.

Septembre arriva et la rentrée en seconde. Je me souviens du premier jour et de ma course discrète pour rejoindre le fond de la salle là où se réunissaient déjà les cancres futurs, les fainéants avoués et les rêveurs impénitents. Dans cette noble catégorie, quelqu’un m’avait déjà précédé qui semblait perdu dans un songe définitif. Je m’installai à côté de cet inconnu et bientôt, alors que les discours d’usage s’abattaient sur nous, nous échangions les compte rendus détaillés de nos étés respectifs.

C’est alors que je prononçai la phrase imprévue qui décida de notre destin commun.

« J’ai lu un truc super, cet été, l’or de Rennes… »

Je n’eus pas le temps de finir que, dans un sourire de bonheur, mon voisin, répliquai aussitôt :

« Génial, Gérard de Sède ! Ca me rapelle les aventures de Belphégor à la télévision quand j'étais petit.»

A partir de là, le Rituel de l’ombre, la Conjuration Casanova et le Frère de Sang étaient déjà en marche, mais nous l’ignorions.

Les mercredi et les week-ends qui suivirent furent souvent consacrés à l’énigme de Rennes. Pourvus d’une carte IGN , nous fantasmions à distance sur des noms aussi lourds de rêves que le Bugarach ou le Bézu. Nous hantions la librairie où se rencontraient sous des voûtes de brique et une odeur flottante d’encens tous les amateurs de mystères de Toulouse ainsi que de bien curieuses personnes qui se tutoyaient spontanément et s’embrassaient bizarrement en s’appellant mon frère. Là aussi il me fallut quelques années pour comprendre… et partager.

En fait, il fallut attendre quatre ans, le permis d’Eric et sa première voiture pour partir en pèlerinage à Rennes le château. Pèlerinage qui commença d’ailleurs à Rennes les Bains dont le camping a hébergé des générations de chercheurs. Après avoir planté la tente et rendu nos devoirs aux mannes de l’abbé Boudet dans le cimetière voisin, nous sommes partis en campagne sous un soleil déjà chaud de juin. A l’époque – 1982 - les chercheurs étaient encore peu nombreux et j’imagine le scandale ambulant que nous avons dû causer en traversant le village en treillis camouflé, l’un portant une pioche empruntée à son grand-père, l’autre un détecteur à métaux en location pour le week-ends

Je venais de lire La géographie sacrée de Richer qui découpait la Grèce antique en douze triangles zodiacaux, chacun consacré à un signe astrologique que l’on voyait ressurgir sur les pièces de monnaie de la région concernée. Cette étude, toujours de qualité et d’actualité, m’avait littéralement fasciné et j’avais reporté sur une carte de l’Aude un zodiaque centré sur Rennes le Château. Eric, lui, s’était livré à de savants calculs et en avait tiré la conclusion que le trésor de l’abbé devait se trouver dans un secteur, somme toute, limité de quelques hectares. C’était oublier la géographie tourmentée de la région, toute en montagnes élevées, forêts profondes et autres ruisseaux débordants. Bref, notre quête se dilua sur les pentes, s’épuisa au milieu des ronces et s’acheva dans une ancienne clairière où finissait de s’écrouler une antique bergerie. Cette ruine inattendue nous galvanisa : nul doute que Bérenger Saunières n’ait choisi pareil site oublié de tous pour enfouir son magot et aussitôt nous sortîmes pioche et détecteur…

J’ai conservé longtemps le fer à cheval rouillé que nous excavâmes après plusieurs heures de fouille. Eric, lui, s’est contenté d’un clou tordu dont la longueur inusitée l’avait convaincue – à moitié – qu’il s’agissait d’une antiquité gauloise.

Le retour au camping fut pathétique. Les treillis étaient couverts de boue, les corps de sueur et la faim nous tenait au ventre. Heureusement nous avions fait provisions de conserve et chacun de nous, épuisé, salivait déjà après un plat de raviolis à la sauce tomate. Malheureusement, nous avions négligé l’ouvre boite…. Et c’est à coup de cailloux que nous avons fini par ouvrir ces damnées conserves en jurant les grands dieux que plus jamais on nous ne reprendrait à chercher ce trésor maudit.

Bien entendu, l’année suivante, nous étions là.

(à suivre)


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