Dialogues
"Les francs maçons vus par un profane"
Nous en sommes au troisième opus des aventures d'Antoine Marcas et pourtant la franc-maçonnerie reste une énigme pour moi. Au cours des deux années écoulées en tant que profane j'ai eu l'occasion de rencontrer des « frères » à la fois pour tenter de mieux les comprendre mais aussi pour enrichir ma connaissance de cet univers si particulier. En toute objectivité, je ne sais toujours pas quoi en penser.
A la fin des années 90 mon contact avec la maçonnerie se résumait à une série d'articles d'investigation dans le cadre de mon journal sur les dérives d'une obédience maçonnique sur la côte d'azur. Un contact négatif, j'ai rencontré là bas tout ce qui constitue la part sombre de la maçonnerie : corruption, cupidité, dévoiement d'un idéal à la base humaniste, entrisme dans des milieux politico financier... Une branche pourrie mais je confondais alors la branche et l'arbre. Par assimilation, ma vision englobait sans distinction toutes les obédiences. Si on m'avait dit que j'écrirais des thrillers avec un héros maçon j'aurais éclaté de rire.
Avec du recul cette vision manichéenne était rassurante. Il est toujours plus facile de voir le monde en noir et blanc...
Depuis ma vision a changé et pourtant je serai bien incapable d'avoir un avis tranché sur cette société discrète. Si je me réfère aux maçons rencontrés à titre privé et qui ont accepté de répondre à mes questions sur leur engagement j'en distingue trois catégories. Mais je peux me tromper...
Les humanistes. Ils sont rentrés en maçonnerie pour intégrer une communauté dans laquelle ils échangent, apprennent. Pour eux les rituels, les tabliers, les temples, ne servent que de cadre pour structurer cette communauté. Ils fuient comme la peste l'ésotérisme, la mystique et se targuent d'un laïcisme affirmé. Je n'arrive pas à comprendre en quoi le décorum maçonnique et tout ce qui va avec est si important. Les tenues se passeraient dans des salles de conférence classique cela n'y changerait pas grand chose. Il y a pour moi une sorte d'anachronisme entre le cadre maçonnique et les débats d'ordre sociétal.
Les adeptes. Ils ont été attirés par l'univers ésotérique et spirituel. Ils s'intéressent aux symboles, aux rites et pour certains prêtent serment sur la Bible. Cette attirance pour le mystère coïncide avec l'univers assez déconcertant de certains temples. D'autres progressent dans ce que l'on appelle les hauts grades, jusqu'au 33 ème degré. Qu'est ce qu'ils apprennent de si extraordinaire, je n'en sais rien. Connaissance de secrets particuliers ? Maîtrise de soi ? En quoi sont-ils devenus différents du commun des mortels j'avoue y perdre le peu de latin qu'il me reste. En tout cas ils ne sont pas au dessus des passions humaines puis qu'entre frères de la base les hauts grades souffriraient d'une maladie étrange « la cordonite » qui en pousse certains à avoir des titres aux noms un peu curieux : « Grand élu de la voûte sacrée », « Sublime écossais de la Jérusalem céleste », « Prince du tabernacle »... Ca doit faire un peu bizarre de se regarder dans la glace le matin en sachant qu'on est un « chevalier du serpent d'airain ».
Les roublards. Ceux là je les ai rencontré dans mon travail de journaliste, ils sont venus chez les frères pour se construire un réseau. Deux anecdotes. L'un d'entre eux m'a approché l'année dernière après avoir lu le « Rituel de l'ombre ». Après les compliments d'usage il m'a dit être persuadé que j'étais maçon pour donner le change. J'ai eu beau le convaincre du contraire il m'a demandé si je pouvais passer un article « fraternel » sur sa petite entreprise... J'ai horreur de ça. Quand j'ai raconté cette histoire à un autre maçon, intègre, il a levé les yeux au ciel en soupirant.
Il y a deux mois pendant une soirée j'ai fait la connaissance d'un attaché parlementaire qui avait accepté de se faire initier pour accélérer sa carrière. Il n'en avait rien à faire de l'idéal maçonnique. Il était sûr de rentrer en loge car il était parrainé par deux maçons. Ce n'était qu'une formalité... Dit les choses autrement, je reste sceptique quand j'entends dire que le « karcher » a été passé dans les loges... Beaucoup de frères « plus purs » sont désabusés et disent que ça a toujours existé et que cela continuera encore. J'espère qu'ils ne sont qu'une minorité.
Quand au pouvoir dans les médias, c'est une vraie plaisanterie. Si l'on ne peut nier qu'ils y soient présents, comme dans d'autres corps de métier, ça ne va pas très loin. Je connais au moins deux confères maçons qui ne veulent pas que cela se sache dans leur rédaction de peur de se voir coller une étiquette négative. Il suffit de voir les unes de certains magasines pour s'apercevoir que les maçons ne sont pas ménagés et que leur influence est bien faible. Le grand maître du GO était stupéfait de découvrir un grand dossier dans un hebdomadaire sans que le journaliste ne l'ait contacté sur ce qui se passait dans son obédience...
En revanche, un ancien grand maître de cette obédience possède un superbe carnet d'adresse de journalistes profanes et ne se prive pas de sans servir. J'ai pu mesurer de visu cet entregent pour le moins efficace pour obtenir une interview. Mettons cela sur le compte de l'intelligence relationnelle et d'une perspicacité peu commune sur les attentes de mes confrères.
Si je m'en tiens aux deux premières catégories de maçons, plus sympathiques que la troisième, j'ai trouvé quelques points communs. Ils sont tolérants, profondément démocrates et souvent très cultivés. En revanche, chez aucun, je n'ai trouvé quoi ce que ce soit qui les rendent si différents des profanes.
Tant pis pour les fantasmes mais c'est rassurant.
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