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APOCALYPSE
Eric Giacometti
Jacques Ravenne

Sortie le 11 juin 2009

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La Croix des Assassins
Eric Giacometti
Jacques Ravenne

Sortie le 11 juin 2009

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APOCALYPSE

Trois chapitres inédits


Écrire un thriller ressemble au parcours d'un labyrinthe. Parfois, pour ne pas dire souvent, on emprunte des voies qui n'aboutissent pas et qu'on n’abandonne en chemin.
Voici trois chapitres que nous n'avons pas retenus dans la version définitive, trois personnages à la vie bien éphémère. Qui sait? Peut être ressusciteront-ils un jour?


Apocalypse, parution juin 2009 édition Fleuve Noir



Couiza
13 mai 2009


Sur le registre de l’hôtel, l’homme avait signé du nom d’ Henri Van Koppel, horticulteur. A la mine surprise du directeur, le hollandais qui parlait avec un léger accent traînant, avait expliqué qu’il parcourait la région des Corbières en quête de buis. Cet arbuste toujours vert qui poussait à foison sur les terres rocailleuses et dont la Hollande faisait grande consommation pour agrémenter ses bouquets de tulipe exportés partout dans le monde. Ainsi monsieur Van Koppel cherchait-il des agriculteurs souhaitant diversifier leur production en se lançant dans la récolte de cet arbuste d’ornement.

Une fois ces explications données, il s’enquit d’un restaurant pour le dîner et se retira dans sa chambre. A la vérité, la science horticole de Van Koppel était assez récente. Elle datait du jour où son commanditaire lui avait indiqué sa nouvelle profession. Un, deux livres potassés dans l’avion, une société écran domiciliée en quelques heures à Gibraltar et il était devenu le gérant de la société Green Hand, experte en décoration florale. Il avait même pris rendez vous avec la chambre d’ Agriculture à Carcassonne pour le lendemain matin. Une organisation et un alibi sans faille.

La chambre donnait sur une allée de platanes qui bruissait au vent descendu du Nord. Van Koppel ne jeta pas un œil dans la rue. Ces villes de province était toujours les mêmes. Elles ne lui apprendraient rien. Seul son métier, le vrai, lui procurait cette excitation qui valait toutes les découvertes: tuer, il n’y avait rien d’autre.

Il avait pris une chambre assez vaste pour déployer ses plans et notes. A la différence de certains de ses collègues de l’ombre, Van Koppel ne faisait pas confiance à sa seule mémoire. Chaque opération devait d’abord être pensée et rédigée dans le moindre détail. Souvent d’ailleurs à chaque ligne qu’il traçait dans ces carnets, une objection survenait, imprévue, mais toujours bénéfique. Inlassablement, il reprenait son plan, incorporant la nouvelle donne jusqu’à ce que la part du hasard soit réduite au maximum.

Cette fois son commanditaire avait un objectif double. C’était plutôt rare dans le métier où pour limiter les risques on ne s’attachait qu’à une seule cible. En conséquence, Van Kappel avait doublé son prix habituel qui avait été accepté sans discuter. Dans un premier temps, le Hollandais avait pensé que cette opération à deux niveaux devait servir à brouiller les pistes. Faire croire au geste d’un fou et orienter l’enquête dans cette direction. A la réflexion, il avait changé d’avis. Le choix précis des cibles, le dossier méthodique constitué pour chacune, tout laissait penser qu’un plan de plus grande ampleur se dissimulait sous cette double opération. En principe, Henri van Kappel ne se posait guère de questions sur les motivations réelles de ses employeurs. Moins il en savait, moins il prenait de risque. Toutefois, dans ce cas particulier, il demeurait méfiant. Tout était possible. Et surtout que, lui, Henri, soit la troisième cible, la véritable. Que la mission en fait ne soit qu’un leurre destinée à l’éliminer. Et plus les années passaient, plus les opérations s’enchaînaient, plus il lui semblait s’approcher de ce moment ultime où il serait l’artisan de sa propre mort.

Ils étaient nombreux ceux qui aurait souhaité le voir agoniser, pris à son propre filet. Henri plissa le front. Le jour n’était pas encore arrivée où il devrait mordre la poussière et ne plus se relever.

Mais pour survivre, il fallait rester vigilant. Sans cesse.

Il reprit le plan du village. Du doigt, il suivit la route en lacet qui grimpait de la vallée jusqu’au plateau. Impossible d’y monter en voiture, il serait repéré tout de suite. Surtout de nuit. Le mieux était de laisser la voiture là où elle était et d’utiliser un vélo. En France, les cyclistes étaient les anonymes parfaits. On les voyaient sur toutes les routes, affublées de lunettes soleil, de maillots bariolés et surtout de leur casque de protection, aussi ridicule qu’inefficace. Leur tenue d’extra-terrestre ne choquait plus personne et constituait une parfaite couverture. D’ailleurs tout le matériel nécessaire était déjà prêt dans le coffre du 4x4.

Van Koppel prit une carte au 25: 000 de l’IGN et commença d’établir son trajet. Il serait au pied du village juste avant que la nuit ne tombe après quoi, il lui faudrait trouver un abri et attendre. Sa main erra sur les lignes de niveaux abruptes du secteur. Des vallées étroites, des pics dénudés et partout la tache verte des forêts. De minuscules rectangles noirs indiquaient les fermes isolées, perdues au milieu des bois. Un rond sombre attira son attention, posé sur un plateau juste sous le village. Selon la légende, il devait s’agir d’un ancien moulin. Van Koppel sortit alors d’un dossier une série de photos aériennes et les ajusta méthodiquement sur la table de travail

Le village apparut dans son entier.

L’église que longeait le Domaine. Le château qui menaçait ruine et le lacis des ruelles étroites bordées de maisons accolées. Son regard se déplaça vers une lande déserte que longeait la route. Il reconnut aussitôt le moulin dont il ne restait que le cylindre protégé par un toit en tôle ondulée.

Henri Van Koppel se redressa et tapota du doigt sur la table.

Il avait trouvé sa tanière.

Et quand il en sortirait…




Rennes le château
13 mai
23h


Le vent s’était emparé du village. Il soufflait depuis trois jours. Les rares habitants à l’année s’étaient réfugiés dans leur maison, la télé en continu, pour échapper à ce long hurlement qui fouettait les façades et frappait les toits. Les plus courageux jetaient parfois un œil dans la rue. Mais le spectacle était toujours le même, une poussière de sable blanc qui volait entre les murs et cinglait les volets.

Albert Magnan en était à son soixantième printemps à Rennes le château. Il était arrivé à vingt ans, après Guerre, pour construire des routes dans un pays qui n’en connaissait guère. Un soir d’avril, alors qu’il finissait de mesurer un élargissement, une jambe bronzée lui était passée au raz des du nez tandis qu’un joyeux coup de sonnette de vélo tintait à ses oreilles. Il avait levé les yeux et… six mois après se mariait en l’église de Renne contemplant avec stupéfaction le ventre déjà rebondi de la femme de sa vie.

Cet épisode faisait souvent réfléchir Albert surtout quand le vent prenait d’assaut le village et qu’il ne parvenait pas à dormir. Que se serait-il passé, s’il n’avait pas levé les yeux sur cette cycliste aux yeux d’amande? Serait-il là, dans ce trou perdu, à méditer sur les années envolées, tandis qu’à ses côtés la belle aux jambes dorées était devenue une vieille femme voûtée et acariâtre?

Albert se leva et descendit dans la salle du bas. Il alluma une bougie, l’électricité lui faisait mal aux yeux, et se cala dans un fauteuil face à la fenêtre. D’un geste habituel, il plongea la main dans le rembourrage et en sortit un paquet de cigarette. Le médecin lui avait interdit de fumer, mais à son âge il s’en foutait. Quant aux soupçons de sa femme, il suffirait de faire disparaître les cendres et d’ouvrir la fenêtre. Le vent ferait le reste.

Il dormait de moins en moins. L’impression d’être passé à côté de sa vie avait fini par s’imposer nuit après nuit. Il en restait souvent ébahi. Pourtant, il n’en ressentait aucune amertume. D’ailleurs que pouvait-il faire d’autre à quatre vingt ans passés? Il n’aurait pas de deuxième chance. Alors il avait pris l’habitude, les soirs de grand vent, de déserter le lit conjugal et, installé dans un bon fauteuil, de rêver à d’autres existences, celles qu’il ne vivrait jamais

Dans sa rêverie, Albert en était au moment précis où il allait à son rendez-vous avec Lucienne. Elle avait été sa camarade de primaire, rousse aux yeux rieurs. Il ne l’avait jamais revue. Elle devait sans doute être morte ou perdre la tête dans une maison de retraite. Pourtant, dans le rêve éveillé d’Albert, c’était une magnifique jeune femme à la jupé étroite qui surgissait de derrière l’église un sourire d’amoureuse aux lèvres.

Dans un excès de joie, Albert ouvrit les yeux juste au moment où sa vision s’inscrivait derrière la fenêtre. Une ombre venait de contourner l’Église et disparaître en direction du Domaine de l’Abbé.

Le père Magnan, comme l’appelait ses voisins, fut saisi. Un instant, il crut que son rêve venait de se réaliser. Son vieux cœur se mit à battre la chamade. Peut-être ce signe qu’il attendait depuis des années et qu’il arracherait à sa vie désormais écrite? Il se leva d’un coup, saisit sa lourde veste de velours et ses chaussures. En instant, il fut prêt. Le vent redoublait de violence et flagellait les rues. Albert prit dans le tiroir la clé de l’église. Si la tempête devenait trop forte, il attendrait le jour à l’intérieur. De toute façon, si son rêve se révélait une illusion, il aurait bien besoin de prier.

Albert enfonça son béret sur son crâne chauve et sortit affronter le vent.

L’ombre avait pris place dans un renfoncement de la place de l’église. Tout se déroulait comme prévu. Henri Van Koppel regardait avancer dans la nuit ce vieil homme penché qui marchait droit vers la mort. Comment son commanditaire avait-il su que ce vieillard sortirait en pleine nuit au moment prévu?

Sans complicité dans le village, c’était impossible. Quelqu’un devait connaître les habitudes, les manies, les folies de ce petit vieux. Quelqu’un qui savait déjà qu’un meurtre aurait lieu dans le village au cours de la nuit.

Van Koppel regarda les volets fermés des maisons avoisinantes. Nul bruit, nulle lumière.

Le vieux arriva devant l’entrée de l’église. Il alluma un briquet qu’il protégea de la main et chercha la serrure.

Henri n’hésita pas. D’autant qu’il avait une autre mission à remplir.

Albert sortit la clef. Son rêve l’emportait. Sa bien-aimée était revenue et elle attendait dans l’église. Son cœur s’emballa.

Quand sa nuque craqua, il était déjà mort. De joie.


Rennes le château
14 mai
9h


Comme chaque matin, Hector Delcamp, l’employé communal gara sa voiture sur le terre plein qui faisait face au Domaine de l’abbé. Il ferma la portière et se dirigea vers la grille d’entrée. Le ciel, lavé par le vent, brillait déjà d’un bleu transparent. Une lumière vibrante baignait tout le village. La saison était calme. Le flot des touristes ne commenceraient qu’en juin avant de déferler pendant tout l’été. L’employé longea le jardin du Curé où, pendant le mois d’août se tenait le méchoui des chercheurs. Un rituel qui réunissait les passionnés des mystères de Rennes le château. Venus du monde entier, ils se retrouvaient pour faire le point sur leurs recherches. On y croisait des fouilleurs d’archives invétérés, des férus du détecteur à métaux, des ésotéristes aux théories fabuleuses. Jusqu’à des vieux chercheurs qui, installés depuis des années, dans des fermes en ruine, avaient tout abandonné pour la quête du trésor de l’abbé.

Avant de tourner vers l’église, Hector contempla la tour Magdala. Un édifice, dans le plus pur style néogothique, qui avait abrité les deniers jours du curé. C’est là qu’il passait ses après- midi à classer sa collection de timbres. Une passion subite que nul n’avait jamais su expliquer. Le chercheurs se perdaient en hypothèse et les théories les plus saugrenues voyaient le jour, alimentaient les livres toujours plus nombreux sur la vie de ce prêtre hors norme.

Quand il ouvrit la grille, la serrure opposa une légère résistance. Il mettrait de l’huile dès qu’il aurait un moment. Pour l’instant, il lui fallait ouvrir le musée.

Depuis des années, c’est là que les touristes venaient découvrir la légende de l’abbé Saunières. C’est là aussi que naissaient des vocations irrémédiables, que de futurs chercheurs se révélaient, que des profanes se transformaient en convertis.

Hector fit un dernier tour de vérification dans le musée et sortit dans le parc. Le coup de vent de la veille avait cassé des branches qui jonchaient les allées. Certains arbres prenaient de l’âge, si l’un d’eux s’était brisé, il lui faudrait bien la journée pour tout déblayer. Inquiet, il se dirigea vers la tombe du curé. Depuis quelques années, la dépouille mortelle de l’abbé reposait dans le parc du domaine. Un véritable lieu de pèlerinage.

De loin, il lui sembla que le monument avait changé d’aspect. Il accéléra et poussa un hurlement.

La dalle mortuaire, brisée, gisait au sol.

La tombe avait été profanée.

La nouvelle se répandit aussitôt. Tout ce que Rennes comptait d’habitants, sans parler des curieux, se pressait aux grilles du Domaine. Deux gendarmes défendaient l’entrée et opposait un mutisme rigoureux aux questions qui jaillissaient de la foule.

Deux heures auparavant, on avait vu le maire traverser le village en courant, puis les adjoints. Et le fourgon était arrivé toute sirène hurlante.

Les bruits les plus fous couraient sans cesse.

Le domaine avait été cambriolé!

Ils ont arrêté des chercheurs clandestins!

On a trouvé le trésor de l’abbé.

L’arrivée d’une voiture banalisée redoubla les commentaires et les supputations. Escorté d’un gendarme, un homme, le visage renfrogné, en sortit, fendit la foule sans un mot et s’engouffra dans le parc.

Une rumeur monta de la foule. Qui était-ce ? D’où venait-il? Pourquoi?

- Pas si vite, docteur, le mort ne va pas s’enfuir!

Le médecin légiste se tourna brusquement vers le gendarme qui l’accompagnait.

- Bon dieu, vous croyez que ça m’amuse qu’on vienne me chercher pour examiner un macchabée mort et enterré depuis près d’un siècle. Un curé en plus!

Le sourire du gendarme s’estompa.

- Vous avez quelque chose contre la religion?

- je m’en fous bien de la religion. Mais ce curé, tout le monde connaît son histoire ici. Il était déjà chiant de son vivant et même mort, il continue de faire chier.

- En tout cas, je vous conseille de modérer votre langage quand le procureur sera là, car il y a viol de sépulture et…

- Je m’en fous du procureur!

- Et vous m’avez fait venir pour ça?

Face au maire, le légiste contenait avec peine sa colère.

- vous m’avez fait venir pour me montrer un squelette en parfait état?

- Il y eu viol de sépulture et on pensait que…

- … que le petit rigolo qui a fait ça allait emporter quelques os pour en faire des reliques. Mais regardez, même le crâne est intact, une véritable démonstration d’anatomie. Tout est net, tout est…

La phrase resta en suspens.

- Merde!

- Mais quoi? S’inquiéta le maire.

Le médecin se rapprocha à nouveau du squelette d’où pendaient des lambeaux d’habits sacerdotaux

- C’est pas vrai!

- Expliquez-vous! Intima un des gendarmes.

- Les cervicales!

- Quoi les cervicales?

- On les a enlevées.

- Monsieur le maire! Monsieur le maire!

Le cri n’arrêtait pas de monter.

- C’est qui? Interrogea le légiste, secrètement soulagé par cette interruption

- C’est l’employé communal, je l’ai envoyé ouvrir l’église, mais je ne comprends pas…

La grille s’ouvrit dans un grand fracas tandis qu’on entendait des hurlements de colère dans la foule.

- Monsieur le maire! Hector apparut au bout de l’allée, rouge de sueur, les yeux exorbités.

- Monsieur le maire!

Cette fois l’élu craqua.

- Putain, il se passe quoi encore?

Hector, les yeux fous, cracha la nouvelle.

- On a trouvé un cadavre dans l’église.



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