Dépêches


La Croix des Assassins
Sortie le 5 juin 2008

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Dernière mise à jour

le 17/07/08
Carnet de voyage à Salvador de Bahia
Episode 1

La Croix des Assassins

1er chapitre

La Croix des Assassins

Eric Giacometti - Jacques Ravenne

517 pages - format : 140 x 2205 Editions Fleuve Noir




Paris
Musée de Cluny
De nos jours

Les gigantesques baffles placés aux quatre coins de la cour du musée de Cluny déversaient un massacre techno de L'Hymne à la joie. La foule se pressait. Un ballet de femmes en robe du soir et d'hommes en smoking ondoyait sous les flashs des appareils photo qui crépitaient en rafales. Le service d'ordre semblait débordé. Actrices en vue, mannequins anorexiques, faune sophistiquée et délétère squattant les dernières pages des revues people, tous se pliaient aux sollicitations, dans une mécanique rodée, en même temps qu'ils essayaient d'atteindre la porte d'accès.
De grandes bannières vert émeraude ornées d'un S noir stylisé drapaient les murs de la cour intérieure. Comme si un nouveau châtelain avait pris possession de la place et tenait à le rappeler aux invités qui venaient lui rendre hommage.

Les cris qui jaillissaient de toutes parts augmentaient l’irritation du responsable de la sécurité. Debout sur un banc situé à l'un des angles de la cour, il en inspectait d'un oeil acéré chaque recoin, Les voix de ses collaborateurs éparpillés dans la foule lui arrivaient par saccades dans son oreillette. Il consulta avec nervosité la liste vertigineuse des invités qui s'étalait sur une feuille volante. À ses côtés, une femme d'une quarantaine d'années en tailleur bleu nuit observait avec amusement l'agitation autour d'eux. L'homme en complet noir maugréa.
- Il reste encore quarante-trois VIP à faire rentrer. On n'arrivera jamais à canaliser tout ce monde. On aurait pu organiser la soirée dans une dizaine d'autres musées plus grands, non ? Et il a fallu venir dans ce truc moyenâgeux ! Qui est le crétin qui a choisi ce musée ?
La femme détourna son regard de la foule et sourit.
- Vous le savez bien. Dieu lui-même. Et quand le big boss de la Stone Corporation France prend une décision, on a tout intérêt à trouver ça génial. Donc cet endroit est le lieu parfait pour organiser la soirée VIP de l'année. Soyez positif. Admirez plutôt la silhouette de Monica Bellucci dans sa robe de satin noir. Rien qu'à la voir si parfaite, je la hais déjà.
- J'ai pas le temps de me rincer l'œil ! J'avais prévenu qu'on était border line sur l'occupation du musée. N'importe quel taré peut venir nous faire chier.
- Vous m'ennuyez Carlo avec vos remarques défaitistes. Faites votre job. Ah, voilà Victor!
La femme descendit aussitôt du banc et se fraya un chemin derrière le cordon de sécurité. Elle ne devait surtout pas quitter d'une semelle Victor Léandre, le patron de la Stone arrivé sept mois plus tôt. Car elle, Claire Bourdon, directrice de la communication du groupe, jouait gros ce soir. Au moindre raté, elle paierait le prix fort : la porte.

D'ailleurs, elle n'avait toujours pas compris pourquoi Léandre avait tenu à ce que cette soirée se passe à Cluny. Le Louvre, le Grand Palais ou Beaubourg auraient été beaucoup plus appropriés. Mais non, Léandre voulait Cluny. C'était son truc le Moyen Âge. Elle n'avait pas insisté. On ne s'oppose jamais à son patron. Elle pressa le pas et aperçut la silhouette séduisante à une vingtaine de mètres. Elle ne se faisait pas à l'idée que cet original préside à la destinée de l'entreprise leader dans les réseaux informatiques, riche de quinze mille salariés. La quarantaine allègre, le verbe haut, les cheveux en bataille, allergique à la cravate, l'homme tranchait sur son prédécesseur, aux allures de grand fonctionnaire engoncé dans son costume gris. C'était peu de dire que toute la boite avait été surprise par ce choix atypique. Énarque, sortit major de sa promotion, il aurait dû faire comme ses petits camarades, rejoindre un cabinet ministériel puis jouer de son réseau pour grimper dans un grand groupe industriel. Raté. Après un détour auprès du Premier ministre de l'époque, il avait choisi de passer deux ans une ONG à l'autre bout du monde. Un choix éthique, humanitaire, comme il l'avait précisé lors du cocktail de bienvenue pour sa prise de fonction, au siège à la Tour Montparnasse. Ensuite il avait complètement bifurqué, et fait carrière dans le privé. Chaque année, il se réservait au moins deux semaines pour faire du bénévolat humanitaire. Il avait même obtenu de la boîte près d'un million d’euros pour soutenir son ONG et incitait systématiquement ses salariés à aider les orphelins africains, les handicapés de Roumanie, quand ce n'était pas les rescapés du tsunami.
Une vraie perle médiatique ce type, songea Claire qui ne le quittait pas du regard. Il s'était même payé le luxe de refuser une voiture de fonction et de venir travailler chaque jour en scooter, sous l'oeil ébahi des cadres sups abonnés aux 407 chromées et autres Laguna de service.
Elle parvint à son niveau.
Il la regarda avec un sourire espiègle. D'un seul coup, elle le trouva encore plus craquant, presque un gamin. Il la prit par le bras comme s'il recherchait sa protection.
- Ma très chère Claire. L'avantage de ne pas être une star c'est qu'on vous laisse tranquille. L'un des photographes m'a carrément demandé de dégager illico. Pensez donc, je gênais l'arrivée d'un présentateur de télévision.
Elle éclata de rire. En plus d'être d'attirant, il avait un humour très personnel. Une forme d'autodérision qu'il tournait toujours à son avantage.
- Vous plaisantez, mon cher Victor. C'est vous l'hôte de la soirée. Vous serez dans tous les magazines. Le sémillant nouveau patron de la Stone Corporation France, entouré de tout ce qui compte dans Paris. D'ailleurs, j'ai déjà prévu de vous faire photographier avec quelques-unes des stars les plus en vue.
Une fois sous le porche, coincés dans une cohue indescriptible, il lui glissa à l'oreille :
- Je vais vous faire une confidence. Je suis venu cette après-midi repérer les lieux et le conservateur a eu la bonté de m'organiser une petite visite privée. N'est-ce pas sympathique ?
La dircom, approuva tout en pensant aux cent mille euros déboursés par la Stone pour devenir un mécène privilégié du musée. À ce prix-là, le conservateur pouvait se permettre de perdre quelques heures à papoter avec son généreux bienfaiteur.
Ils saluèrent les groupes attroupés autour des buffets et s'arrêtèrent un instant face au photographe maison. Claire afficha son plus beau sourire en se collant contre son patron. Le cliché ornerait la page d'édito du mensuel de la Stone dont elle était rédactrice en chef, et toute la boîte verrait les liens étroits qui les unissaient. L'un des objectifs majeurs de la soirée était atteint. Il lui prit le bras pour se frayer un chemin dans la foule et lui montra discrètement un groupe d'hommes, qui n’avaient rien des habitués de Gala ou Match, occupés à bavarder entre eux.
- Quelques pontes du conseil d'administration sont là. Il ne faudra pas oublier d'aller les saluer.
- Avec plaisir, mon cher Victor.
Le directeur général de la Stone se rembrunit.
- Ce n'est pas du plaisir. .. Quelle bande d'emmerdeurs. Changeons de sujet. Vous savez, j'ai une vraie passion pour le Moyen Âge. J'ai passé des jours entiers dans ce musée quand je préparais l'ENA. Parfois, j'avais vraiment l'impression de vivre dans un autre siècle.
Elle écarquilla ses grands yeux comme s'il venait de lui révéler un secret prodigieux.
- Mais c'est merveilleux, Victor, répondit-elle d'une voix enjouée. Moi aussi, j'adore les ... euh ... armures et tout ça ...
Il sourit.
- Ça ne m'étonne pas, vous paraissez tellement curieuse de tout. Au fait approuvez-vous notre programme d'aide aux femmes irakiennes ?
- Une vraie trouvaille, Victor. La cause des femmes doit être défendue partout dans le monde.
Vraiment, elle pouvait se flatter d'avoir le sens de la banalité bien choisie, un don utile forgé au fil des ans auprès de grands patrons du CAC 40.
Ils étaient maintenant collés l'un contre l'autre, pressés par la foule autour d'eux. Elle sentit sa main contre sa taille. Elle n'osa imaginer qu'il allait lui faire des avances.
Non pas qu'elle soit contre, mais l'endroit lui paraissait mal choisi. Personne ne ferait attention à eux. Trop de monde et pas un photographe pour immortaliser la scène.
Léandre se pencha vers elle, arborant son plus beau sourire.
- Puis-je vous faire une autre confidence ?
Claire était aux anges, subjuguée par ses yeux bleu vif.
- Bien sûr, mais attention à ne pas dire de bêtises, minauda-t-elle, en remarquant qu'il portait des lentilles de couleur.

- Rassurez-vous, je veux seulement vous ... tuer. Je peux ?

Avec l'aimable autorisation des éditions Fleuve Noir


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