Dialogues
"Carnet de voyage à Salvador de Bahia"
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Quand on écrit un roman, et à fortiori un thriller, il est toujours agréable de connaître, même un petit peu, les endroits où se localisent l'action. La lecture de guide de voyage, de cartes sur internet ou de google earth ne suffit pas pour traduire certaines impressions qui donnent plus d'authencité à l'ouvrage. En règle générale, avec Jacques Ravenne, nous préférons faire évoluer nos personnages dans des endroits que nous connaissons. New-York pour le « Frère de sang », Grenade, la Sicile pour « Conjuration Casanova », Rome, la Brenne, Lascaux, pour le « Rituel de l'ombre ». Et pour la « Croix des Assassins », le Brésil. A la suite de séances de dédicaces, beaucoup de lecteurs n'ont ont demandé si nous gardions des notes des voyages de préparation de nos ouvrages. Je me suis pris au jeu à retranscrire celles que j'avais prises lors d'un périple de deux semaines en septembre octobre 2007 au Brésil, à Salvador de Bahia.
Prologue
Dans la Croix des Assassins, Antoine Marcas se réveille dans une superbe villa, le siège de la loge Kadosh Kaos, au bord d'une plage sublime, quelque part au Brésil, dans la région de Salvador Bahia. Sa quête le mènera ensuite dans la ville de tous les saints, où il sera plongé dans un rituel candomblé dans la crypte d'une église, en plein coeur du vieux quartier du Pelhourino.

Le choix de cette ville ne s'est pas faite par hasard. Bahia s'imposait pour deux raisons. La première : c'est la terre d'élection du Candomblé, cette religion afro américaine (voir annexes) importée par les esclaves noirs, une pratique faite de mysticisme, de danse, de communion avec les esprits et de sorcellerie. Nous voulions que Marcas sorte un peu de son univers maçonnique et aille se frotter à d'autres cultures, mais, figure de style oblige, dans un univers toujours teinté d'ésotérisme. La deuxième raison tient au Brésil où la maçonnerie a joué un rôle très important dans l'indépendance du pays mais aussi, beaucoup moins positif, dans la mise en place de la dictature militaire, un cas de figure relativement rare dans l'histoire des nations, généralement les francs-maçons se voient interdits par les dictatures, qu'elles soient d'ordre militaire ou communiste. Par ailleurs, j'avais lu un long article sur le net, sur un personnage étrange, le colonel Golbery Couto da Silva, haut responsable maçonnique brésilien dans les années 60 et inspirateur du coup militaire qui avait renversé le gouvernement de l'époque. Un conseiller militaire de très haut niveau, féru de techniques de manipulation des masses, et qui avait élaboré toute une théorie sur la prise du pouvoir, afin de régénérer la société brésilienne, considérée, par lui, en pleine décadence. Il présentait de nombreux points communs avec Licio Gelli, grand-maître de la loge P2 italienne.
Le passage de Marcas au Brésil s'est donc imposé naturellement, sans pour autant savoir comment tous ces ingrédients allaient être mis en place. Et puis, quitte à faire voyager ses héros, et donc l'écrivain, c'est toujours plus agréable que cela se déroule dans des contrées... exotiques. Le nom même de Bahia fait rêver, plages somptueuses, carnaval, ambiance coloniale, une ville avec une âme.. La réalité s'est révélée plus nuancée.
Chapitre 1
Douche glacée à Salvador de Bahia
Après deux heures et demi de vol de Paris à Lisbonne, le transit à l'aéroport de Lisbonne pour un autre vol vers Bahia donne déjà un air de dépaysement. Les hommes d'affaires au visage fermé qui avaient embarqué à Orly cèdent la place à des familles joyeuses, des étudiants qui prennent le temps de rêvasser en attendant leur vol et des retraités burinés. La langue est presque la même mais les intonations sont très différentes, le brésilien remplace le portugais. Je prends des notes pour décrire l'aéroport de Lisbonne, éléments de décoration, uniformes de la police des frontières, environnement sonore, au cas où Marcas arriverait lui aussi par le même vol. Dans l'avion, je consulte le petit guide de voyage, regorgeant de photos sympas, de quartiers historiques préservés, d'églises mystérieuses, de femmes à la peau sombre, vêtues de leur traditionnelle robe blanche, de palmiers plantées sur une plage paradisiaque.
Hélas, l'arrivée dans la ville mythique s'est révélée...humide. L'aéroport Luis Edouardo Magalhaes est balayé par une pluie torrentielle. Des policiers pas très loquaces contrôlent les couloirs du terminal, pas top comme accueil. Je m'engouffre, presque frigorifié, dans un taxi. Des trombes d'eau s'abattent sur la route. La nuit est tombée, et des faubourgs miteux se déroulent le long de la voie rapide.
J'avais réservé deux hôtels, l'un en plein centre ville pour deux jours afin de me familiariser avec la cité, puis le reste du séjour, dans un autre plus excentré, à une trentaine de kilomètres, vers Itapoa et ses plages dorées mais suffisamment près de la ville pour m'y rendre tous les jours. On m'avait prévenu que le centre ville était très bruyant, remplie de touristes, pas vraiment l'endroit idéal pour se retirer et écrire.

Et quand on arrive dans la ville de Salvador de Bahia, c'est la circulation engorgée, des voitures qui klaxonnent partout et des odeurs d'essence. 3 millions d'habitants vivent dans l'agglomération de Salvador. Le décor déroute, une juxtaposition de maisons coloniales sublimes et d'immeubles contemporains très laids. Un mélange un peu détonant pour un européen habitué aux villes segmentées en quartiers historiques, bourgeois, pauvres, etc. Excepté le Pelhourino, le Montmartre local, classé par l'Unesco, il n'y a pas d'unité architecturale. Moi qui pensais que Marcas se baladerait dans une ville alanguie au bord de la baie, sertie de palmiers, aux ruelles blanches baignées d'un parfum colonial... Je me fais déposer dans le quartier de Barra, considéré comme touristique en raison de la présence de son vieux fort en bord de mer, devant la porte d'un hôtel deux étoiles délabré, coincé entre deux immeubles tendance années 50, d'une banalité affligeante. Douze heures d'avion pour ça...

J'exagère un peu, je savais que Salvador était la troisième ou quatrième grande ville du pays et comme toute mégalopole d'Amérique du Sud, elle ployait sous la pollution, les usines et les engorgements. Mais les clichés sont tenaces... Une employée sans âge, qui ressemble à la boulangère de mon enfance qui me faisait la gueule, note mon nom et mon empreinte de carte bleue, histoire que je ne décampe pas au matin. Fourbu par le voyage, je m'endors pas vraiment subjugué, priant le ciel pour que la pluie s'arrête le lendemain. Se pointer au Brésil et se retrouver sous un déluge d'eau, maudissant de ne pas avoir emporter un parapluie. Avant de sombrer, je consulte à nouveau le petit guide de la ville, en me demandant ce que ferait Marcas dans ces conditions. Déprimerait-il ? Prendrait-il sur lui et attendrait que ça passe. Il faudrait peut-être lui prévoir un peu de compagnie, pour pimenter cette nuit... En guise de présence torride, un petit cafard grisâtre traverse le sol carrelé pour se réfugier sous mon lit. La clim est bloquée en position maximale, je remonte les draps pour ne pas grelotter. Du deuxième étage, j'entends tout de la rue, j'ai l'impression que les voitures se garent sous mon oreiller. Au dessus, un couple s'engueule et prend plaisir à claquer toutes les cinq minutes la seule porte de leur chambre. Au dos de la porte de l'hôtel, sur une affiche défraîchie, une métisse me regarde les yeux grands ouverts en sirotant dans une paille un breuvage rouge vif avec en arrière plan un superbe cocotier... Une pub du syndicat d'initiative local. La maxime ironique d'une de mes collègues de travail, au Parisien, Janick A., me revient : « mieux serait insupportable ».


(à suivre)
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